Farik Soumahoro, président de la Fenacci : «Les agents du ministère du Commerce rackettent les commerçants»

Annoncée à grand renfort de publicité, la grève des commerçants devant se tenir les 19 et 20 mai a été suspendue. Farik Soumahoro, le premier responsable de la Fédération nationale des commerçants de Côte d’Ivoire (Fenacci), principale organisation de ce secteur, donne les raisons du mécontentement des marchands.

Comment se porte le commerce en Côte d’Ivoire ?
La situation du commerce n’est pas du tout rose actuellement. Tout en reconnaissant que la traque aux opérateurs économiques a beaucoup diminué dans les marchés, il faut souligner que l’on est loin d’une embellie de leurs activités. Et pour cause, il y a actuellement un harcèlement fiscal qui a cours et qui entrave la bonne marche des affaires des commerçants. En outre, au niveau du port, depuis l’arrivée de Webb Fontaine, les acteurs du secteur éprouvent des difficultés à importer.

Malgré ce sombre tableau, vous avez levé la grève que vous aviez initiée récemment. Est-ce à dire qu’il y a eu une pression politique ?
Depuis que je me suis engagé dans la défense des intérêts des commerçants, j’ai toujours résisté aux pressions. Aucun opérateur économique ne souhaite observer un arrêt de travail. Si la majorité des acteurs ont pris cette décision, c’est qu’ils sont exaspérés. C’est parce que nous avons reçu de nos autorités de fermes promesses que nous avons suspendu notre mot d’ordre de grève. Nous avons obtenu la suspension des contrôles intempestifs portant sur les factures normalisées et surtout la réouverture des frontières terrestres.

Peut-on alors dire que l’environnement du commerce est en train d’être amélioré ?
Non. D’autres problèmes subsistent. Il s’agit notamment du racket que les opérateurs économiques de l’intérieur du pays subissent de la part des agents du ministère du Commerce.

En quoi consiste ce racket ?
Les agents de notre ministère de tutelle utilisent des artifices pour soutirer de l’argent aux marchands. Lorsque dans le cadre de leur mission de contrôle et de vérification des instruments de mesure, ils vont à l’intérieur du pays, ils exigent des factures d’achat des trois dernières années. C’est-à-dire 2011, 2012 et 2013. Or du fait de la crise, tout le monde sait qu’il n’y a pas eu véritablement d’activités en 2011. Du coup, les opérateurs éprouvent des difficultés à produire ces factures. C’est donc un moyen de racket. En sus, lorsque les agents viennent accomplir leur tâche, les commerçants sont soumis à une cotisation estimée à 10.000 F en vue d’assurer leur transport. Il y a donc un racket organisé.
Vous dénoncez un harcèlement fiscal que la direction générale des Impôts conteste également. Quel est le fondement de cette prise de position ?
Le régime fiscal ivoirien est déclaratif. Cela veut dire que c’est le commerçant qui déclare son chiffre d’affaires. C’est en fonction de cela que le Fisc fixe le montant à payer. Par la suite, il y a des contrôles. Pourtant actuellement, ce sont les agents des Impôts et les forces de l’ordre qui entrent dans nos magasins pour nous obliger à payer tel ou tel montant. C’est un harcèlement fiscal. Mais ces fonctionnaires nous ont fait la confidence que c’est leur direction qui les pousse à agir ainsi, en leur exigeant des quotas à atteindre.

Le ministère du Commerce, qui veut mettre de l’ordre, compte instituer une carte professionnelle. La Fenacci soutient-elle cette initiative ?
Les commerçants ne cautionneront pas cette action. Tenez, pour la carte du ministère, on nous a révélé que les petits commerçants doivent payer 5000 F ; les Mauritaniens 10.000 F ; les demi-grossistes devront débourser 15.000 F et les grossistes 30.000 F. Tous les membres de la Fenacci, c’est-à-dire la plupart des commerçants, ne se sentent pas concernés par ces coûts. Il y a quelques années, dans le cadre de cette même carte, le ministère nous avait promis, à l’issue d’une autre opération d’identification, 100 millions F pour constituer un fonds de garantie. Cette somme, nous ne l’avons jamais reçue. Lorsque nous avons pris fonction, la Fenacci n’avait dans ses caisses que 36.000 F. Le bilan de cette opération n’a pas été fait, malgré le flou existant. Nous ne pouvons pas accepter d’être volés. La Fenacci va prendre son destin en main. Bientôt, nous allons recenser tous les commerçants. La crise est finie, nous pouvons sillonner le territoire national.

Les frontières terrestres restent toujours fermées. Qu’allez-vous faire ?
Le ministre auprès du Premier ministre chargé du Budget nous a assuré que les frontières terrestres seront ouvertes. Mais en attendant, nous avons envoyé trois missions aux différentes frontières pour évaluer la situation. Deux se sont rendues à Takikro et à Noé. Moi-même j’ai conduit celle de Ouangolo. Il ressort que ce sont près de 500 camions comportant des marchandises qui restent bloqués à ces endroits. Pis, certains propriétaires des véhicules ont commencé à les décharger. Ce qui cause des pertes énormes aux commerçants.

Les autorités reprochent aux commerçants de frauder aux frontières terrestres. D’où cette décision.
Je m’inscris en faux contre cette position. Les taxes prélevées aux frontières terrestres n’atteignent pas 10% des recettes douanières. C’est dire que c’est au port où l’Etat tire ses recettes qu’il doit davantage contrôler. Notre pays enregistre le pourcentage le moins élevé de la sous-région en matière de fraude du fait du système ‘’Sydam’’ des douanes. On ne peut donc pas nous accuser de fraude. Il faut savoir que c’est à partir de ces frontières que nos marchés sont approvisionnés. Les marchandises appartiennent généralement à des groupes de femmes réunies en coopératives. Cette mesure met fin à leurs activités. C’est pourquoi nous l’avons dénoncée.

La vie est chère en Côte d’Ivoire. Les populations pointent du doigt les commerçants. Quel est votre avis ?
La vie est chère parce que les opérateurs économiques paient trop de taxes. Plus le commerçant vend ses marchandises, mieux il en tire un profit. Mais à cause des nombreuses taxes, surtout depuis l’arrivée de Webb Fontaine, en juillet 2013, il est obligé de revoir à la hausse les coûts de ses produits. N’étant pas un philanthrope, c’est normal qu’il répercute sur le prix final au consommateur toutes les redevances et autres frais parallèles. C’est donc l’Etat qui est à l’origine du prix cher en soumettant le commerçant à de multiples taxes.

Quelle est la politique de la Fenacci pour aider les jeunes Ivoiriens à intégrer le milieu du commerce ?
La Fenacci a de tout temps œuvré à faciliter l’intégration des jeunes dans le commerce. Avec le ministre Dagobert Banzio, un projet a été mis sur pied. Mais il est resté dans les tiroirs. Malgré nos maigres moyens, nous continuons de nous battre pour cette cause, en vue de lutter efficacement contre le chômage des jeunes, devenu endémique.

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